Suite à la parution de la nouvelle collection (et du lookbook associé) de YEAAAH STUDIO, on a pas pu résister à interroger l’auteur de ces performances et – on doit l’avouer – l’un de nos illustrateurs préférés : Monsieur Stéphane Casier. Le maître d’oeuvre a bien voulu répondre à nos questions et nous délivre quelques clés sur son aventure et son succès. Son parcours et son motto sont à la hauteur de ses créations : passionnants. Immersion sans concession dans l’univers intimiste de l’un des artistes les plus courus du moment !


Bonjour Stéphane, peux-tu nous rappeler ton parcours…

Bonjour Grafitee. Mon parcours est assez classique. Ayant passé la plus grande partie de mon enfance et adolescence à dessiner, je me suis orienté vers une formation en Communication Visuelle que j’ai suivie à l’école Brassart de Tours. Après l’obtention de mon diplôme en 2005, je me suis installé à Paris et ai travaillé en tant que graphiste freelance dans plusieurs agences de pub. Au bout d’un an, j’ai monté Yeaaah! Studio avec un ancien camarade de classe, Pierre Tatin. On réalisait principalement des affiches de festivals, des pochettes de disques et des affiches de courts-métrages. Le duo fonctionnait très bien mais Pierre a décidé de quitter le studio fin 2012 pour se consacrer à d’autres projets. J’ai donc continué seul et c’est à ce moment que je me suis recentré sur l’illustration en laissant un peu de côté le graphisme, même si je mixe régulièrement les deux.

Stéphane Casier [Interview] - Visuel 1

Tu mélanges pas mal de symboles à travers tes créations. Quelles sont tes principales sources d’inspiration ? 

Elles sont vraiment très variées : manga (j’ai appris à dessiner en recopiant les personnages de Dragon Ball), comics, vieilles affiches de ciné, de cirque ou de propagande, pinups, robots et monstres géants, gravures, tatouages, vieux packagings, icônes religieuses… J’essaye de réunir ce beau bordel dans un seul univers et d’en sortir quelque chose de cohérent.

Quel est l’artwork qui t’a valu la reconnaissance du grand public ? Le truc qui t’a vraiment fait décoller ? 

Ma carrière a clairement décollé après mon inscription sur le site Behance.net en décembre 2013. J’y ai posté mes portraits d’animaux, des affiches de concerts puis quelques designs réalisés pour des groupes de musique et en quelques mois, j’avais plusieurs milliers de followers et de nombreuses propositions de projets. C’était vraiment fou, je ne m’attendais pas à un retour si positif du public. Mais je ne sais pas si on peut vraiment parler de reconnaissance parce que la plupart de ces illustrations se sont vite retrouvées partout sur internet sans aucun crédit, ce qui fait que les gens connaissent ces visuels mais pas leur auteur.

Stéphane Casier [Interview] - Visuel 2

Nike, Assassin’s Creed, Jägermeister (…), tu commences à avoir un sacré portfolio… Mais avec qui rêverais-tu de travailler ? 

Personne en particulier. Mon rêve était de pouvoir vivre de ma passion et c’est déjà le cas donc je croise les doigts pour que ça continue et qu’on me propose encore de beaux projets.

Aujourd’hui, tu te paies le luxe de choisir tes clients. Sur quels critères sélectionnes-tu les collaborations ? 

Il faut avant tout que le projet m’amuse. Avant de pouvoir choisir mes projets, j’ai travaillé sur beaucoup de choses qui ne m’intéressaient absolument pas car il fallait bien payer le loyer et les factures. Dans ce métier, il n’y a rien de pire. J’ai de plus en plus de mal à être créatif si le brief m’emmerde profondément ou si le client ne me laisse aucune liberté. J’ai d’ailleurs déjà claqué la porte d’un projet extrêmement bien rémunéré parce qu’on essayait de m’obliger à faire quelque chose qui ne me correspondait pas du tout.

Stéphane Casier [Interview] - Visuel 3

On me contacte aussi beaucoup pour me demander de faire de la « copie » de mon propre taff. En gros, si je disais oui à tous les projets, j’aurais pu passer 2014 et 2015 à dessiner des ours bucherons pour des marques de vêtements et ça ne m’intéresse pas.

En 2013, tu lances ta propre marque de vêtements. Qu’est-ce qui t’a poussé à franchir le pas ?

J’avais réalisé quelques designs de t-shirts pour des groupes de musique et comme ils plaisaient beaucoup aux gens, ça m’a donné envie d’en faire pour moi. Ma fiancée (Laura, qui gère la marque avec moi) et quelques amis me poussaient aussi pas mal aux fesses, haha.

Je me suis donc lancé sans vraiment savoir où j’allais et j’ai sorti en mai 2013 une toute petite collection comprenant un t-shirt, un débardeur et un tote bag. Tout s’est retrouvé épuisé assez vite donc j’ai continué sur ma lancée et ai sorti deux nouveaux designs en septembre (…) et ainsi de suite jusqu’aujourd’hui. La création de la marque s’est faite naturellement sans avoir aucune stratégie derrière. Je voyais vraiment ça comme une activité secondaire au début, mais depuis 2015 (et surtout depuis notre participation au Be Street Weeknd) les choses se sont un peu accélérées. Ma fiancée travaille désormais à plein temps pour pouvoir gérer le conditionnement des produits, les commandes, le service client, etc. Et moi, je dois jongler entre les projets professionnels et la création des nouvelles collections. C’est encore un peu compliqué parfois, car je suis très perfectionniste et certains projets demandent énormément de temps. C’est en partie pour ça que nous sortons des petites collections. On préfère sortir seulement 4 ou 5 designs qu’on aime vraiment plutôt qu’en bâcler 20 pour donner du choix aux clients.

Stéphane Casier [Interview] - Visuel 4

Vous avez choisi de suivre une stratégie distribution extrêmement sélective, malgré de nombreuses sollicitations…

Je ne sais pas si on a une quelconque stratégie à ce niveau là, on traite juste les demandes au cas par cas et surtout on ne cherche pas à être présents partout ou à vendre le plus possible. Plusieurs gros sites de vente en ligne nous ont proposé de distribuer nos produits mais comme nous vendons déjà principalement sur internet, il n’y aurait aucune valeur ajoutée à ce genre de collaboration à part toucher un public plus large. On accorde un soin particulier au service client et on ajoute dans chaque commande des stickers et une carte de remerciement avec le nom du client écrit à la main. Un gros distributeur ne prendrait jamais le temps de faire ça…

Stéphane Casier [Interview] - Visuel 5

On préfère donc pour l’instant privilégier la distribution en boutique qui est moins impersonnelle et on choisit les boutiques en fonction de leur univers. Si en voyant les photos du shop on se dit qu’on pourrait très bien y aller pour acheter quelque chose, on accepte de collaborer avec eux.

Depuis nos débuts on travaille avec la boutique Landscape Tattoo à Bastille (14 rue Keller, 75011 Paris) qui est notre principal distributeur. Ce shop est vraiment ancré dans l’univers Yeaaah! Studio : j’y ai peint une fresque avec un de leurs tatoueurs, Toma Pegaz, et on y a shooté notre lookbook Holiday 2015. Sans oublier qu’un autre tatoueur de chez eux, Clément Baptiste, est modèle masculin pour tous nos shoots depuis 2014. C’est un peu la famille !

Le mois dernier, vous avez ouvert un premier pop-up store à Paris. Quel est votre retour d’expérience sur cette boutique éphémère ? Cela préfigure-t-il l’ouverture d’un shop à plein temps ? 

Rien n’est prévu pour l’instant mais il est clair qu’avoir notre propre boutique est un rêve qu’on va s’efforcer de concrétiser.

On avait déjà eu un pop-up store pendant les 2 jours du festival Be Street Weeknd mais cette nouvelle expérience était complètement différente pour plusieurs raisons. Tout d’abord, contrairement au public du festival qui est sensible à la street culture et aux marques indépendantes, la clientèle de la boutique Place A qui nous a accueillis était loin d’être acquise à notre cause et certaines personnes ne restaient pas plus de 5 secondes dans notre espace, haha. Heureusement, d’autres ont accroché et nous suivent depuis. Pas mal de personnes connaissant déjà la marque sont aussi venues nous rendre visite. Certains clients réguliers qui profitaient de l’occasion pour nous rencontrer et ajouter d’autres produits à leur collection et d’autres qui n’avaient jamais osé commander en ligne parce qu’ils préfèrent essayer avant d’acheter.

Stéphane Casier [Interview] - Visuel 6

La seconde grosse différence avec le Be Street Weeknd est que la durée du pop-up était beaucoup plus longue (4 semaines) et que l’affluence variait énormément d’un jour à l’autre. Pendant un festival de 2 jours, tu n’as pas vraiment le temps de souffler, les gens vont et viennent de l’ouverture à la fermeture. Dans une boutique ouverte toute l’année, c’est loin d’être le cas et certains jours tu t’ennuies à mourir (enfin, surtout Laura car moi je n’étais présent que les samedi).

Quels sont vos best-sellers ? Et si tu ne devais garder qu’un seul modèle de votre collection ? 

Ce serait beaucoup trop dur d’en garder un seul car ils font tous partie de l’histoire de la marque mais, très bizarrement, mes modèles préférés sont souvent ceux qui marchent le moins, haha. Par exemple les t-shirts « Panda » et « Wolfman ».

Côté best-sellers, on peut dire que l’Ours est sans conteste en haut de la liste, toutes collections confondues. C’est un des tous premiers designs qu’on a sortis et les gens continuent de le réclamer quand il y a une rupture de stock. De nombreuses personnes se sont d’ailleurs faites tatouer cette illustration, parfois même sans savoir d’où elle venait. D’autres modèles comme les t-shirts « Raccoon« , « Bête de Foire » et « Bad Luck » ou encore le pin’s « Skull » remportent aussi un grand succès.

Stéphane Casier [Interview] - Visuel 7

Malheureusement, la contrepartie de l’engouement du public pour certains designs est que l’Ours et le Raccoon sont aussi nos modèles les plus copiés. Il arrive très souvent que des fans nous alertent au sujet de copies qu’ils trouvent en boutique ou sur internet, principalement à l’étranger. Parfois les marques font leurs propres designs en s’inspirant TRÈS fortement des nôtres mais la plupart du temps elles se contentent d’imprimer des jpegs de mauvaise qualité trouvés sur internet. Faire stopper la vente de ces produits représente une perte de temps considérable pour nous… C’est le revers de la médaille.

Tes projets pour l’avenir ? Où tu te vois dans 10 ans ? 

Il y a 10 ans, je commençais à peine ma carrière et je n’aurais jamais pensé en arriver là alors je vais juste essayer de continuer sur cette lancée et voir ce que l’avenir me réserve. Mais dans un avenir proche j’aimerais ouvrir une boutique, faire des expos et surtout sortir un livre !

Peux-tu nous citer 3 artistes à suivre en ce moment ? 

Shane, que j’ai découvert lors du Black Bones Club organisé par Be Street et Converse. On a un univers et un style très proches même si lui a fait ses premières armes dans le graffiti. Il a récemment exposé chez Sergeant Paper et sorti un premier livre qui déboîte. Les amateurs de « dotwork » ne peuvent qu’adorer.

Dave Smith, qui est une référence dans le domaine des enseignes sur verre. Les mots ne rendraient pas hommage à son travail donc j’invite vraiment vos lecteurs à aller admirer ses oeuvres sur internet. Il m’a contacté pour me féliciter après avoir vu mon travail pour Assassin’s Creed et je dois avouer que c’était un grand honneur de parler à un artiste qui maîtrise le style Victorien à la perfection comme lui.

Stéphane Casier [Interview] - Visuel 8

H. Kyusun, dont j’ai récemment découvert le travail par hasard sur Instagram. Je dirais que c’est un peu une version Coréenne de Toshio Saeki pour le mélange érotisme/costumes traditionnels mais elle ajoute une touche tattoo old school qui rend le tout très personnel.

Et un 4e pour la route parce que je suis un fan inconditionnel et que je suis passé plusieurs fois sous ses aiguilles : Koji Ichimaru. Il tatoue des motifs traditionnels Japonais mais de façon très stylisée et en y ajoutant un tracé et un ombrage issus du tatouage traditionnel américain. Il a vraiment un style unique dont beaucoup de tatoueurs commencent à s’inspirer.

Bon et sinon, entre nous, tu prends combien pour un logo ?

Zero car je refuse désormais toutes les demandes de logo. Il y a des graphistes qui adorent faire ça et qui maîtrisent leur sujet mais c’est vraiment un domaine dans lequel je ne suis pas du tout à l’aise. C’est très dur de faire un logo qui pourra passer les modes et s’intégrer facilement dans n’importe quel support. D’ailleurs je considère que Yeaaah! Studio n’a pas de logo à proprement parler. Il y a évidemment un semblant de logo que nous utilisons sur notre site et sur quelques supports, mais je ne me suis jamais obligé à l’intégrer partout si j’estime qu’une autre typo ferait mieux l’affaire.

Stéphane Casier [Interview] - Visuel 9


Un très grand merci à Monsieur Casier pour son franc-parler et l’exhaustivité du propos. Pour prolonger l’exploration, on vous invite à (re) découvrir notre présentation du label Yeaaah Apparel publiée sur notre Magazine il y a un peu plus d’un an.